PemaTseden

Pema TsedenA LA RENCONTRE DE PEMA TSEDEN

Interview au Festival de la Rochelle 2012

Lors du dernier Festival de Cinéma Asiatique de Tours, nous avons projeté, devant une salle bien remplie, A la recherche de Drimé Kunden (The Search ) du cinéaste tibétain Pema Tseden.  Son film fut accompagné par la tibétologue Françoise ROBIN, qui a joué le rôle de l’interprète pour cette interview.

Le cinéma tibétain, ce grand inconnu il y a encore peu de temps, s’incarne dans la figure de son chef de file Pema TSEDEN. Ce fondateur du cinéma tibétain, né en 1969 au nord-est du Tibet en Amdo (actuelle province de Qinghai dans l’ouest de la Chine, le Tibet fut occupé à partir de 1950-51 par la Chine) est à la fois réalisateur (Grassland, Le Silence des pierres sacrées, The Search, Old Dog) , écrivain et traducteur.

Selon F. Robin, « Pema Tseden a souvent répété qu’il souhaitait mettre son art au service d’une nouvelle représentation cinématographique du Tibet, ni mystique ou idéalisée comme les occidentaux aiment à la rêver, ni diabolisée ou caricaturée comme ce fut longtemps le cas dans le cinéma chinois. »

Le Festival de la Rochelle 2012 lui a consacré sa section Découverte en programmant ses films dont le dernier, Old Dog

Vous avez reçu de nombreux prix dans les festivals au Japon, à Séoul, à Hong-Kong… Pensez-vous avoir atteint une reconnaissance internationale ?

Je pense avoir une certaine reconnaissance internationale mais c’est avant tout une question de présence dans les festivals. Cette année je suis « basé » aux Etats-Unis, j’ai participé à beaucoup de festivals et d’universités et je commence à y avoir une certaine notoriété. Avant c’était seulement en Asie.

Avant votre séjour quel était votre rapport au cinéma américain ?

Tout le monde sait que le cinéma commercial américain est distribué dans le monde entier et spécialement en Chine où il y a une certaine fascination pour ce genre de films. Aux Etats-Unis, je me suis rendu compte qu’il existe un cinéma d’Art et Essai qui ne sort pas des frontières et qu’il y a de très bons films confidentiels. J’en avais vu quelques-uns en Chine mais je ne pensais pas qu’il y en avait une telle masse : mille films produits. Je ne saisissais pas l’ampleur du cinéma indépendant.

Pour revenir à votre parcours, est ce qu’il y avait un environnement artistique dans votre famille ?

Aucun artiste, aucun intellectuel sauf mon grand-père bouddhiste pratiquant, marié, qui avait une connaissance des textes liturgiques. C’est grâce à lui que j’ai compris l’importance de la transmission culturelle mais ça n’a pas de rapport avec l’art, et même aujourd’hui si elle a vu mes films, ma famille ne comprend toujours pas ce que je fais.

 Au générique apparaissent toujours les mêmes noms (Sonthar Gyal, directeur de la photo, et Dukar Tserang, ingénieur du son), les avez-vous rencontrés au Tibet ou dans une école de cinéma à Pékin ?

Je les connaissais avant d’aller à l’Académie du Film à Pékin, ça faisait partie du projet de réunir une équipe de tibétains pour faire des films au Tibet. Avant de faire du cinéma, c’était déjà des artistes : Sonthar est dessinateur et Dukar est musicien. Ils sont tibétains mais ce n’était pas la seule condition, il fallait qu’ils soient imprégnés de culture tibétaine et qu’ils sentent la nécessité de la perpétuer. Le but était qu’ils acquièrent une compétence professionnelle à l’Académie du Cinéma de Pékin et ils ont « fait leurs armes » sur Le Silence des pierres sacrées.

 Des films chinois ont déjà été tournés sur le Tibet, pensez-vous qu’ils ont permis de le faire connaître à une certaine époque ?

Quelqu’un comme Tian Zhuang Zhuang (Le Voleur de chevaux) est un réalisateur qui a une reconnaissance internationale. Son film est plutôt un bon film du point de vue artistique, mais on peut se demander s’il est proche de la réalité dans sa représentation du mode de vie. D’autres sont plutôt des films de propagande. Serfs (de Li Ju,) est artistiquement de grande qualité, mais le contenu de propagande a eu un gros impact sur le spectateur chinois. Jusqu’à aujourd’hui il reste l’image du Tibet alors qu’il a été réalisé il y a 50 ans.

 En Chine êtes-vous perçu comme un cinéaste chinois ou tibétain ?

Pour les Chinois, en Chine je suis un cinéaste tibétain de Chine et à l’extérieur, un cinéaste tibétain.

 Qu’est-ce que ça veut dire pour vous, d’être un cinéaste tibétain ?

Il y a des cinéastes chinois qui font des films en lien avec le Tibet, moi je fais des films tibétains. J’ai une conscience identitaire tibétaine : mes acteurs, l’intrigue … sont tibétains, ce n’est pas en rapport avec le Tibet.

 Pourquoi ce choix de filmer en plans larges et fixes ?

Dans mon dernier film, ce n’est pas vraiment le cas, il y a très peu de plans larges de paysages, c’est plutôt une sensation d’oppression dans la petite ville.

Le choix de mes plans illustre toujours la perception, les sentiments des personnages à ce moment- là. Je laisse toute liberté aux spectateurs.

 Est-ce que les acteurs non-professionnels comprennent ce que vous voulez faire et ont-ils une part d’improvisation ?

Ils comprennent l’intrigue mais je ne pense pas qu’ils sachent ce que je veux faire. Il n’y a jamais d’improvisation. Je prépare longuement avec eux, je les fais répéter tous les jours pour qu’ils apprennent les dialogues et j’explique les liens entre les différents personnages.

 En voyant The Search, je me suis demandé si vous aviez fait consciemment un rapport entre nomadisme et road movie ?

Je n’y avais pas pensé mais c’est une bonne idée. Le mode de vie tibétain est itinérant mais je n’ai pas fait le rapport avec le road movie quand j’ai tourné le film. En deux heures j’ai voulu montrer un mode de vie nomade et sédentaire, religieux et laïc : c’est plutôt un concentré de la vie contemporaine tibétaine qu’une métaphore de la vie nomade, mais le rapprochement est intéressant.

Vous avez écrit des nouvelles, qu’est-ce que le passage au cinéma vous a apporté de plus?

J’ai écrit une cinquantaine de nouvelles mais je ne les ai pas adaptées pour faire des films. Par rapport aux autres cinéastes, j’ai déjà l’idée de la construction de l’intrigue, des dialogues, des caractères des personnages. L’ancrage dans la littérature est un avantage.

 Est-ce que vous continuez d’écrire ?

Oui, j’ai écrit quelques nouvelles l’an dernier qui vont être publiées en 2013 en France chez l’éditeur Picquier, (traduction de Brigitte Duzan et Françoise Robin.)

 Etes-vous plus connu comme écrivain ou comme cinéaste ?

J’écris en tibétain et en chinois. Je suis traducteur de mes nouvelles mais aussi d’autres écrivains. Au Tibet, tous les gens qui s’intéressent à la littérature me connaissent, en Chine pas forcément mais je publie tous les ans dans les revues et les anthologies.

Je suis plutôt connu comme cinéaste, j’ai reçu des prix, ce n’est pas le cas en littérature.

 A la Rochelle les salles sont pleines, les spectateurs sont refoulés faute de place, votre cinéma connaît un grand engouement, mais votre film Old Dog a beaucoup choqué par sa dernière scène.

Si on ne connaît pas la situation au Tibet on peut se tromper sur la signification. Les gens sont choqués qu’un homme aussi dévot tue son chien. J’ai donné les clefs tout au long du film pour aboutir à cette scène qu’il ne faut pas prendre au premier degré.

 Est-ce facile de faire des films et de trouver le financement ?

Faire des films est extrêmement difficile mais faire des films au Tibet c’est encore plus difficile. Je suis contraint de laisser de côté beaucoup trop de sujets qui me tiennent à cœur, de ne pas parler de certaines choses pour pouvoir tourner. C’est dans un univers restreint que je dois imaginer un film.

Il n’y a pas de fonds de financement pour le cinéma, je fais des emprunts et des amis me prêtent de l’argent.

En Chine, c’est le cinéma commercial qui marche, le cinéma indépendant a du mal à exister, c’est encore plus vrai pour quelqu’un qui est issu d’une minorité nationale. Le groupe des cinéastes indépendants est une minorité et nous, nous sommes une minorité dans une minorité. C’est très difficile d’exister dans ces conditions.

 Merci à Pema Tseden et à Françoise Robin pour cette belle rencontre, et souhaitons à Old Dog une prochaine distribution en France.

 Lucie Jurvillier


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